LES FABLES DE LA FONTAINE

EXPOSITION 2019

1ere partie

LE LIÈVRE ET LA TORTUE

  Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
   Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
   Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point
   Si tôt que moi ce but. Si tôt ? Êtes-vous sage ?
              Repartit l'Animal léger.
              Ma Commère, il vous faut purger
              Avec quatre grains d'ellébore.
              Sage ou non, je parie encore.
              Ainsi fut fait : et de tous deux
              On mit près du but les enjeux.
              Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire ;
              Ni de quel juge l'on convint.
   Notre Lièvre n'avait que quatre pas à faire ;
   J'entends de ceux qu'il fait lorsque prêt d'être atteint
   Il s'éloigne des Chiens, les renvoie aux calendes,
              Et leur fait arpenter les landes.
   Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
              Pour dormir, et pour écouter
       D'où vient le vent, il laisse la Tortue
              Aller son train de Sénateur.
              Elle part, elle s'évertue ;
              Elle se hâte avec lenteur.
   Lui cependant méprise une telle victoire ;
              Tient la gageure à peu de gloire ;
              Croit qu'il y va de son honneur
       De partir tard. Il broute, il se repose,
              Il s'amuse à toute autre chose
       Qu'à la gageure. À la fin, quand il vit
   Que l'autre touchait presque au bout de la carrière,
   Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit
   Furent vains : la Tortue arriva la première.
   Eh bien, lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
              De quoi vous sert votre vitesse ?
              Moi l'emporter ! et que serait-ce
              Si vous portiez une maison ?

LE CORBEAU & LE RENARD

  Maître Corbeau, sur un arbre perché,
           Tenait en son bec un fromage.
       Maître Renard, par l'odeur alléché,
           Lui tint à peu près ce langage :
       Et bonjour, Monsieur du Corbeau,
    Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
           Sans mentir, si votre ramage
           Se rapporte à votre plumage,
     Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.
À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie,
           Et pour montrer sa belle voix,
   Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
   Le Renard s'en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
              Apprenez que tout flatteur
     Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
   Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
           Le Corbeau honteux et confus
   Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

  

LE CHEVAL ET LE LOUP

               Un certain loup, dans la saison
Que les tièdes Zéphyrs ont l'herbe rajeunie,
Et que les Animaux quittent tous la maison,
            Pour s'en aller chercher leur vie,
Un Loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l'hiver,
Aperçut un Cheval qu'on avait mis au vert.
            Je laisse à penser quelle joie !
Bonne chasse, dit-il, qui  l'aurait à son croc.
Eh! que n'es-tu Mouton ? car tu me serais hoc :
Au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie.
Rusons donc. Ainsi dit, il vient à pas comptés,
            Se dit écolier d'Hippocrate ;
Qu'il connaît les vertus et les propriétés
            De tous les simples de ces prés,
            Qu'il sait guérir, sans qu'il se flatte,
Toutes sortes de maux. Si Dom Coursier voulait
            Ne point celer sa maladie,
            Lui Loup gratis le guérirait ;
            Car le voir en cette prairie
            Paître ainsi, sans être lié,
Témoignait quelque mal, selon la Médecine.
            J'ai, dit la bête chevaline,
            Une apostume sous le pied.
 Mon fils, dit le Docteur, il n'est point de partie
            Susceptible de tant de maux.
J'ai l'honneur de servir Nosseigneurs les Chevaux,
            Et fais aussi la Chirurgie.
Mon Galant ne songeait qu'à bien prendre son temps,
            Afin de happer son malade.
L'autre qui s'en doutait lui lâche une ruade,
            Qui vous lui met en marmelade
            Les mandibules et les dents.
C'est bien fait (dit le loup en soi-même fort triste)
Chacun à son métier doit toujours s'attacher.
            Tu veux faire ici l'Arboriste,
            Et ne fus jamais que Boucher.